Dérive dans la quête d’information

Étienne Mallette
Département de lettres

Se rappelle-t-on du temps où il ne suffisait pas de quelques minutes sur son cellulaire ou sa tablette pour découvrir qui est Emmanuel Macron, où est Mar-a-Lago ou ce qu’englobe exactement la FNEEQ-CSN?

Un accès à l’information de plus en plus universel doit être célébré, bien entendu… Mais comme en toute chose, la quantité et la qualité ne vont pas toujours de conserve. Sommes-nous, tant comme société que comme individus, plus informés que nous ne l’étions auparavant? Cela ne fait aucun doute. Mais à moins de faire consciemment un effort pour nous sortir de notre zone de confort, il y a fort à parier que plusieurs d’entre nous ne sont pas mieux informés, du moins (et c’est bien ironique) sur certains des sujets qui nous tiennent le plus à cœur.

 

Chacun d’entre nous a pu le remarquer : il suffit de visiter un ou deux sites Internet à la recherche d’une nouvelle tondeuse pour être envahi de publicités liées à l’entretien paysager pour plusieurs semaines…

Cela s’explique aisément : voulant « bien faire », les divers sites à travers lesquels nous recherchons de l’information (quelques noms vous viennent surement spontanément en tête) cherchent à nous présenter le plus possible des liens sur lesquels nous sommes susceptibles de cliquer au premier coup d’œil. Cela est vrai pour les publicités, certes, mais aussi (et c’est cela qui est plus inquiétant) pour d’autres contenus qui nous sont proposés (articles connexes, liens vers des blogues ou des sites, contenu commandité, etc.). Ainsi, nous nous trouvons « naturellement » dirigés vers des sources d’informations qui, bien souvent, font plus que simplement nous informer : elles nous confortent dans nos opinions.

Ce phénomène a été baptisé « bulle de filtres » par Eli Pariser en 2011 : même Internet, la plateforme la plus diversifiée qui soit, est en réalité filtrée en continu par de multiples acteurs qui contrôlent (jusqu’à un certain point) l’information à laquelle nous sommes exposés. Lorsqu’il s’agit de trouver la meilleure recette de pâté chinois, cela n’est pas bien grave… Mais lorsqu’il s’agit de se faire une opinion sur l’un ou l’autre projet de loi, ou sur le débat politique de l’heure, ou sur la validité des revendications sociales de tel ou tel groupe, il devient extrêmement facile de tomber dans le piège de la facilité. Car à moins de faire un effort conscient et délibéré pour contourner ces filtres imposés (souvent à notre insu) à nos recherches, il devient aisé de se convaincre soi-même que seules nos propres idées sont défendables, et de rester éberlué devant le fait que certains osent penser différemment!

Même s’il serait facile de blâmer la technologie moderne pour cette dérive dans la quête d’information, n’oublions pas que nous avons tous tendance à reproduire cette façon de faire dans la « vraie vie ». Nous tendons tout naturellement à nous entourer de gens qui nous ressemblent, qui pensent comme nous; et pour préserver ces amitiés, nous sommes souvent poussés à éviter la confrontation, et à tenter de trouver coute que coute une façon de réconcilier superficiellement des points de vue qui, peut-être, sont fondamentalement irréconciliables.

À l’aube d’une nouvelle année scolaire, à quelques mois des prochaines élections provinciales, à un an ou deux de l’amorce des prochaines négociations syndicales… Peut-être devrions-nous prendre l’engagement d’aller volontairement tâter le terrain de « l’autre côté » (peu importe comment chacun d’entre nous définit cet « autre » côté). L’effort mental nécessaire pour aller volontairement s’exposer à des idées qui nous paraissent au mieux inadéquates, au pire révoltantes, est le prix à payer pour que nous puissions avoir de réels débats et questionnements, et non un dialogue de sourds où les paroles de l’un ne parviennent pas à filtrer jusqu’aux oreilles de l’autre.

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