Rhapsodie québécoise

La question de la langue

Marc LeBlanc
Département de lettres

Le présent article se veut une exploration de la situation linguistique qui prévaut en particulier à Montréal à la lumière des expériences relatées par Akos Verboczy dans son essai intitulé Rhapsodie québécoise : itinéraire d’un enfant de la loi 101[1].  Il n’a donc pas la prétention d’épuiser le sujet, mais de résumer la vision substantielle que l’auteur donne du débat jamais terminé autour de cette question essentielle.

L’adoption du français comme langue d’usage est conditionnée par plusieurs facteurs, dont l’un des principaux demeure le prestige dont cette langue jouit déjà chez l’immigrant avant son arrivée, tant ce sujet reste fondamentalement une question de perception et de pouvoir.  On sait combien le français, avant les années 1960, occupait une place enviable dans l’imaginaire de bien des pays — c’était la langue seconde enseignée dans plusieurs États qui entretenaient des liens historiques plus ou moins forts avec la France comme la Roumanie ou le Brésil par exemple.  Dans la Hongrie natale de Verboczy, le phénomène s’observait aussi, particulièrement dans la branche maternelle de la famille de l’auteur, dont la grand-mère se targuait de maîtriser le hongrois, l’allemand (lingua franca des Juifs assimilés au début du XXe siècle), le français — appris dans un pensionnat de Neufchâtel pour parfaire son éducation de jeune fille de la bourgeoisie — et l’anglais, arrivé tardivement dans sa vie pour lui permettre d’occuper un emploi de dactylo.  Le plurilinguisme était bien inscrit dans l’histoire familiale et le jeune Akos ne faisait pas exception, lui à qui la connaissance de l’allemand permettait à l’adolescence de séjourner chez des amis de la famille en Allemagne de l’Ouest.  L’obligation d’apprendre le français en émigrant au Québec, loin de causer un problème, devenait une occasion d’acquérir une langue de prestige.

Les choses changent une fois sur place. La mère, le fils et la fille débarquent à Montréal et sont pris en charge par les communautés hongroise et juive : les citoyens ont tôt fait d’informer les nouveaux arrivants de la réalité linguistique : « En arrivant à Montréal, à une époque où la contestation de la loi 101 battait son plein, on nous informe rapidement que le français parlé ici n’est pas le vrai français, mais un patois malpropre, dont les locuteurs étaient principalement des assistés sociaux, des incultes et des racistes.  Coudonc.  Ce dédain était d’autant plus fort que le Québec vivait l’âge d’or du français, le seul véritable depuis la Conquête[2]. »  On voit plus loin dans le texte combien la mère, pourtant bien disposée par rapport au français, s’acclimate à sa nouvelle réalité jusqu’à épouser les préjugés antifrancophones de son entourage et à s’émouvoir de ce que son fils décide d’aller au collège en français.

Pour mémoire, il est important de rappeler que l’auteur arrive au Québec au milieu des années quatre-vingts, époque où la grogne organisée des milieux anglophones amène les tribunaux à amputer des pans entiers de la Charte de la langue française, la célèbre loi 101.  En 1984, la Cour supérieure du Québec invalide les dispositions qui faisaient du français la seule langue d’affichage dans les commerces, décision confirmée par la Cour suprême du Canada en 1988 ; le gouvernement de Robert Bourassa répliquera la même année par la loi 178, basée sur la clause nonobstant et qui maintient la loi 101 dans son intégralité ; comme la clause nonobstant stipule qu’une loi ne peut déroger à la Charte canadienne des droits et liberté plus de cinq ans, la loi 178 est remplacée en 1993 par la loi 86, qui instaure le principe de l’affichage bilingue avec prépondérance du français.

Cette perte de vitesse du français, Verboczy en fait l’expérience dans son école secondaire multiethnique de Côte-des-Neiges où la loi 101 est censée faire régner la langue commune.  Alors qu’il doit déjà apprendre le français pour réussir ses études, il se rend compte que c’est l’anglais qui jouit du vrai prestige à son école : « L’idéal de la Charte de la langue française était en apparence atteint (on aurait pu y réaliser de touchants reportages sur la réussite de la loi 101 et l’intégration des enfants de l’immigration), mais en réalité, l’usage du français était réservé aux salles de cours ainsi qu’à de petits cercles d’amis plus ou moins cool […].  Autrement, la langue dominante de la vie quotidienne était l’anglais.  Par la magie des rapports de force, c’est elle qui faisait autorité, qui était la langue des winners, même si dans les faits plus d’élèves savaient parler français qu’anglais[3]. »

Verboczy en profite également pour aborder la question du franglais, dont l’usage passe pour une forme de douce révolte contre la Charte de la langue française : « La résistance passive des élèves à la loi 101 était l’usage du franglais.  Sous prétexte de la difficulté d’une langue qui ne nous était pas maternelle, nous complétions nos phrases d’expressions et de mots anglais, une langue qui n’était pas davantage notre langue maternelle, mais qui nous donnait l’illusion d’être aussi cool que modernes[4]. »  Cependant, il souligne combien ce bilinguisme obligé crée des inégalités entre ceux qui maîtrisent déjà les deux codes et les immigrants qui peinent déjà à en posséder un : « La réalité, celle que je ne pouvais avouer sous peine de marginalisation, c’est que l’imposition du français intégral aurait bien fait mon affaire.  Un espace bilingue crée forcément des inégalités et des injustices au détriment des derniers venus, de ceux qui ne maîtrisent pas la langue dominante.  Dans un régime linguistique unique, j’aurais pu me concentrer sur le perfectionnement d’une seule langue avec laquelle je serais devenu in[5]. »

L’essai aborde également la question du bilinguisme officieux qui prévaut à Montréal depuis les années 1990 et qui fait que les employés dans les commerces s’adressent aux clients dans les deux langues — on pense ici au célèbre « Bonjour! / Hi! » — avant d’enchaîner selon le choix du consommateur.  L’auteur signale l’expertise en la matière qu’il avait su développer pendant qu’il travaillait dans un dépanneur de la rue Queen-Mary et qui lui permettait la plupart du temps de deviner la langue à utiliser selon la gueule du client.  Mais par-delà l’anecdote, Verboczy précise combien cet état de fait peut être pernicieux pour les rapports entre les immigrants de Montréal et le reste du Québec : « Le retour à l’affichage bilingue [avec la loi 86] a engendré sur son chemin la normalisation de l’accueil bilingue, les circulaires bilingues, les services gouvernementaux bilingues et la 6e année bilingue.  L’immigrant n’a plus ce court moment d’hésitation en entrant dans un commerce où il se rappelle qu’au Québec, ah oui, c’est vrai, la langue officielle et normale se veut être le français.  Quant aux francophones, ce bonjour/hi leur rappelle que leur pays, du moins au Québec, est dans les faits bilingue[6]. »  Le passage de seule langue officielle à langue prépondérante semble donc avoir nui à la force d’attraction et à la pérennité du français.  La vision d’Akos Verboczy contraste radicalement avec celle du ministre responsable des relations canadiennes et de la francophonie canadienne, Jean-Marc Fournier, qui, non content d’affirmer que le français rayonne comme jamais au Québec comme dans tout le Canada en se basant sur des statistiques partielles[7] et des anecdotes[8], répondait en juin 2017 à l’appel de la ministre du Patrimoine canadien, Mélanie Joly, en sonnant l’alarme au sujet de l’assimilation des populations anglophones québécoises hors-Montréal[9].  Il s’agit également d’une sérieuse piste de réflexion en ces temps où l’on discute de plus en plus ouvertement de créer une offre de cours en anglais dans les collèges francophones sous prétexte de répondre aux exigences du patronat et d’une partie des élèves.

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[1] Akos VERBOCZY, Rhapsodie québécoise, Montréal, Éditions du Boréal, 2016, 240 p.
[2] P. 33.
[3] P. 61.
[4] P. 61-62.
[5] P. 63.
[6] P. 71.
[7] http://www.ledevoir.com/politique/quebec/483382/langues-les-illusions-de-jean-marc-fournier.
[8] http://www.ledevoir.com/politique/quebec/483146/langue-francaise-reponse-du-chroniqueur.
[9] http://www.journaldemontreal.com/2017/06/13/quebec-inquiet-de-voir-des-communautes-anglophones-assimilees-1.